(C’était) Chez Yvonne

(C’était) Chez Yvonne
30 janvier 2005

La tradition des Winstub alsaciens fait une partie de la réputation gastronomique de l'Alsace, en complément logique des restaurants étoilés de la région. Décor de bois polychrome, banquettes généreuses et objets divers de la ferme alsacienne viennent généralement compléter une ambiance chaleureuse, surtout en hiver lorsque le poêle en céramique réchauffe les clients qui entrent en grelottant. Une winstub c'est également un restaurant où l'on mange de bons petits plats, sandre, choucroute, foie gras, boudin et où on boit de bons petits vins souvent en pichet. Finalement, plus je m'étale dans la description plus je pense que le winstub n'est que la version alsacienne du bouchon Lyonnais ! Et par dessus tout, l'ambiance des winstub c'est d'abord le caractère trempé du patron ou de la patronne. Le Winstub chez Yvonne est un endroit incontournable de Strasbourg, que les visites régulières de Jacques Chirac avec son homologue allemand ont rendu très connu dans le reste de l'Europe. Yvonne était en salle et s'occupait de ses convives.  La presse saluait souvent cette vitrine de la restauration strasbourgeoise, et Jean-Luc Petitrenaud ne manquait pas d'y faire une visite caméra au poing à chaque visite dans l'Est de la France.

Seulement voilà Yvonne a pris sa retraite en 2001 et a vendu son enseigne après 47 ans de dur labeur. Ma dernière visite fut très décevante par rapport à mes attentes. Tout d'abord, fin Janvier il faisait très froid, et nous nous sommes retrouvés dans un coin de la salle à manger pas trop chauffé. Les courants d'air nous glaçaient les pieds et chaque ouverture de porte provoquait un coup de blizzard ! Apparemment nous étions derrière un couloir non chauffé, et renseignement pris, la situation n'est pas prête de s'améliorer, car - nous a-t-on dit - le classement du bâtiment empêche certains travaux. Ensuite, coté ambiance, nous avons eu droit à un service courtois mais sans plus. D'Yvonne il ne reste que la photo qui trône dans la grande salle, muette.

Enfin, dans les assiettes et les verres rien d'extraordinaire. La crème brûlée au foie gras, le boudin aux pommes, le sandre sur choucroute défilent sans grande émotion. Les vins font appel en partie encore une fois à la célèbre maison Stoeffler (*) (qui apparemment semble desservir 75% des restaurants strasbourgeois !), avec quelques autres références intéressantes auxquelles on ne prêtera pas trop attention, puise de toutes façons les vins sont servis dans des espèces de gobelets en verre. Un Muscat 2003 croquant et sympathique a laissé la place à un riesling 2002 gouleyant. Les notes de dégustation en resteront là. L'ambiance winstub sacrifie ici un peu trop au plaisir de boire une bonne bouteille, sans forcément vouloir entrer dans des vins de légende.

L'ensemble n'est pas désagréable, ni particulièrement mauvais, si ce n'est les courants d'air dans une des journées les plus froides de l'hiver. Mais on est chez Yvonne, et on s'attend donc forcément à un peu mieux que cela. Surtout quand l'addition pour un repas à la bonne franquette dépasse les 45 euros par personne. L'ampleur de la déception est directement lié à l'ambition de mes attentes.

Quel avenir pour cette maison ? Continuer comme ça, vivre sur sa réputation et diminuer son activité à mesure que ses clients fidèles vieillissent ? Ou changer radicalement de formule ? Je serais tenté par l'honnêteté de refaire un repas pour confirmer ou infirmer ma première impression. Mais il y a tellement d'autres winstub sympathiques à essayer en Alsace que je ne sais pas si je prendrai le temps de le faire. Nul doute que la réputation de l'endroit continuera de faire venir le touriste en été, à la grande frustration des locaux qui se demandent pourquoi tout le monde se précipite là-bas et paye si cher. Une frustration qui rappelle celle des autochtones de régions viticoles qui voient ces mêmes touristes se jeter corps et âme sur les flacons des vignerons médiatisés. Espérons une évolution favorable pour 2005.

Thierry Meyer

Voir le Site Web du restaurant

(*  La confusion entre les maisons Klipfel et Stoeffler est flagrante. J'avais diné la semaine précédente dans un des deux seuls autres restaurants strasbourgeois qui proposent les vins de la maison Stoeffler, vigneron indépendant qui n'a rien à voir avec le négociant Klipfel dont je bois également les vins régulièrement à Strasbourg. Mille excuses pour cette confusion).