Ils vont tuer le vin français - Alain Marty

Livre : Ils vont tuer le vin français - Alain Marty

La couverture noire du livre d’Alain Marty et cette photo de vin français conditionné en canette alu. a attiré mon attention chez le libraire. Pensant à un n'ième pamphlet contre tout ce qui peut expliquer que le vin français n’a plus le monopole mondial, je me suis dit qu’il y aurait sûrement beaucoup d’intérêt à lire les arguments développés par son auteur afin de mieux comprendre ceux développés par la grogne des vignerons. Le discours de ces derniers en colère est parfois relayé de manière obscure par les médias, et crée de la confusion : on croit percevoir parfois que la Loi Evin est responsable de la chute des exportations de vin français.

En fait, derrière ce préjugé qui a motivé mon achat, je me suis rendu compte que le sujet du livre était traité différemment, avec une approche rationnelle du marché qui laisse les émotions des vignerons un peu de côté. A y voir de plus près, la photo de couverture ne montre pas un vin du nouveau monde qui concurrence injustement les vins français : il s’agit de « French wine » conditionné de manière innovante pour un marché à l’export. Plutôt que de critiquer les anglo-saxons pour un tel outrage aux traditions séculaires, il faudrait donc les remercier de rechercher des débouchés pour le marché du vin, adaptés aux modes de consommation modernes, et surtout d’y mettre du vin français ! Les portugais conditionnent bien certains vins en Brick Tetrapak !

Arguments du livre

Le livre est structuré en plusieurs parties. Le constat d’abord, avec chiffres à l’appui, suivi par une analyse systématique de toutes les causes identifiées : l’émergence du nouveau monde, la chute de la consommation en France, la diabolisation du vin par les pouvoirs publics.

Quelle est cette crise dont on parle tant ? La crise du vin ne naît pas d’une diminution de la qualité des vins en France, mais de l’émergence d’une industrie mondiale productive et structurée. La France n’est pas « moins compétitive », elle n’a juste pas structuré le monde du vin en industrie. Et de par sa structure (climat, coûts de production), elle ne sera jamais aussi efficace d’un point de vue industriel que les nouveaux pays producteurs. Un quart de la production française a été exportée, auprès de pays qui aujourd’hui produisent de plus en plus de vin. La production domestique des Etats-Unis est inférieure à la consommation des américains, mais elle est en forte croissance. Dans un environnement ou la consommation française est en baisse (de 58l/an/personne) et ou la consommation étrangère est en hausse (à partir de 5-10 l/an/personne), les tendances montrent que la France est contrainte d’exporter de plus en plus son vin, sur un marché ou la production des autres pays est en pleine croissance. Ceci annonce une crise qui va s’amplifier si rien ne change.

Si le développement industriel de la viticulture en France est la solution pour conserver des parts sur le marché mondial, la législation sur la typicité est archaïque, au sens ou elle est inadaptée à la production d’un produit industriel. Du coup, les incohérences apparaissent au grand jour, et personne n’est satisfait. Les producteurs dans une logique industrielle déplorent un manque de flexibilité dans les conditions de production. Les producteurs dans une logique plus culturelle déplorent le manque de rigueur et de sévérité dans les contrôles. La Loi Evin, incomplète et floue sur les nouveaux médias, termine de semer la confusion.

Parmi les pistes à explorer pour une amélioration de la situation, les arguments sont alignés sur les constats :

  • Renforcer l’éducation des français à la consommation modérée de vins fins, de manière à consolider le marché domestique tout en luttant contre l’alcoolisme 
  • Unifier les voix de la filière vin, pour que les gouvernements puissent avoir des interlocuteurs représentatifs en face d’eux
  • Séparer la logique industrielle de la logique traditionnelle en évitant que les deux mondes se cannibalisent.
Ce qui reste à mon avis à développer dans le débat

Le livre est intéressant mais une fois les idées en tête, d’autres réflexions viennent à l’esprit et je regrette que certains sujets ne soient pas suffisemment abordés. En particulier l’absence d’analyse sur la finalité de l’industrie du vin, et le manque d’analyse sur la manière d’y arriver. La filière vin en France ne s’est pas développée comme une filière agriculturale classique, en particulier les efforts de conservation culturels sont allée à l’encontre d’une optimisation purement industrielle. La fin du productivisme, synonyme de qualité en hausse, a également mis fin au développement d’une industrie avec des méthodes similaires à la sidérurgie : économies d’échelle et marketing mondial basé sur un marché tiré par la demande. Or avant de se demander quels sont les solutions pour sortir de la crise, il faudrait peut-être d’abord trouver un consensus sur les objectifs de la filière vin en France : veut-on rester leader sur les volumes, ou sur la qualité ?

Certains aimeraient concurrencer les vins du nouveau monde en assouplissant les règles qui ont fait la réputation des vins de terroirs de France, quitte à perdre le bénéfice de l’image de marque qui risque de s’éroder. D’autres pensent que pour des raison de coût et de climat la France ne pourra pas concurrencer les régions de productions du nouveau monde et qu’elle n’a pas intérêt à développer une industrie. Quitte à ne plus être leader sur les volumes produits. Tout le monde aimerait qualité et quantité, mais comme les deux ne sont pas compatible, les solutions sont forcément divergentes. Le Rapport Berthomeau de 2000 penche pour une industrialisation croissante et mieux structurée. Le grand Livre Blanc de 2004 penche plutôt pour une conservation du savoir-faire dans les AOC et un développement de l’éducation des consommateurs, surtout sur le marché national. Même s’il faut produire moins. Chacun a sa philosophie, et décrit un futur possible.

L’autre point sensible dans les débats est l’absence de réflexion sur la manière d’arriver à la solution préconisée. Ceux qui sont en faveur d’une libéralisation des règles d’élaboration ne pensent pas une seconde perdre leur AOC. Et les partisans de la traditions n’acceptent pas de perdre des parts de marché, ils aimeraient donc contraindre les autres pays à jouer avec leurs règles du jeu, pour pouvoir rester en tête des ventes. Le meilleur vin français est fait en France, c’est tout ce dont on est sur aujourd’hui ! L’histoire de la politique agricole française depuis 1945 montre qu‘on ne revient jamais sur un avantage acquis, donc un chemin obligé sera de différencier vers le haut. C’est le pragmatisme de René Renou avec sa proposition d’AOC et AOC d’Excellence : pas idéal pour le consommateur, mais c’est probablement une des seules voies « possibles » pour faire avancer les choses.

Le livre recense des arguments avec des démonstrations chiffrées qui mettent à mal nombre de lieux communs et de préjugés. Sa lecture est intéressante à quiconque veut prendre part à la discussion sur l’avenir du vin français sur la place mondiale. Comme les 150 pages se lisent rapidement, on aurait tort de bouder son plaisir.

Thierry Meyer