Chronique du 8 juin 2011 : faut-il acheter les Alsace du millésime 2009 ?

Suite à la visite alsacienne de David Schildknecht en novembre dernier,  venu pour déguster les vins des millésimes 2008 et 2009 auprès d’une grosse trentaine de producteurs, le verdict est tombé : le millésime 2009 en Alsace est noté 79I, ce qui signifie une note de 79/100  avec un caractère Irrégulier, même pour les grandes maisons. Il faut remonter à 1991 (noté 78/100), ou plus récemment à 2006 (noté 79I) pour trouver un verdict aussi bas. 2009 vient après deux millésimes très bien évalués, 2007 et 2008, tous deux notés 90/100. Je passerai rapidement sur le classement des millésimes de la Revue du Vin de France, qui note le millésime 2009 généreusement avec un 16.5/20, soit le meilleur millésime de la décennie, en tout cas 2009 est atypique : faisant suite à deux millésimes ayant produit des vins aux arômes frais et aux acidités très élevées, 2009 parait moins typique pour l’Alsace que ses deux prédécesseurs. Avec le millésime 2010 qui s’annonce tout aussi frais et aromatique, les amateurs de vins aromatiques et acidulés se demandent s’il ne vaudrait pas mieux faire une pause dans leurs achats et passer de 2008 à 2010. Quelques pistes de réflexion.

Des raisons d’être heureux.

Premier signe encourageant pour les vignerons,  ce ne sont pas quelques amateurs qui sautent une année qui vont mettre à mal le vignoble alsacien. Le buveur de vin d’Alsace ne se préoccupe pas du millésime dans la très grande majorité des cas, même s’il est parfois sensible à la notion de grand millésime à Bordeaux. L’inertie naturelle du marché d’un point de vue macro-économique est suffisamment forte pour absorber une grande parti de la production alsacienne, d’autant plus que la  nature a fortement réduit les rendements de la production 2010, et que le souci principal de nombreuses maison  est de se demander s’ils auront assez de vin pour répondre à la demande cette année qui vient. D'ailleurs certains ont déjà vendu tous leurs 2009 et vendent déjà 2010 (Agathe Bursin, Etienne Loew, Maurice Schoech...). L’Alsace n’est pas la Bourgogne ou Bordeaux, les amateurs seront satisfaits d’entendre qu’ils peuvent faire l‘impasse sur un millésime sans s’attirer les foudres du producteur et se voir refuser l’accès au millésime suivant.

2009, un profil atypique qui a ses défauts.

2009 n’en reste pas moins une année chaude, moins caniculaire que 2003, mais une année souvent déséquilibrée, les raisins gagnant plus rapidement des degrés alcooliques potentiels qu’une vraie maturité physiologique. En fonction de la date de vendange choisie, il en a résulté pour beaucoup des vins secs et légers qui manquaient de maturité (même sur des rieslings grand cru), ou à l’inverse des vins récoltés tardivement, aux acidités basses et au sucres résiduels importants, quelque soit le cépage. Le profil du pinot blanc ou du pinot gris passerillé, mou et sucré,  qu’on n’ose servir à table à cause de leur mollesse, fait peur à l’amateur qui recherche fraîcheur dans les Alsace.  Ayant goûté plus d’un millier de vins d’Alsace du millésime 2009 cette année, je confirme que le défaut principal est cette mollesse de style, avec pour pas mal de vins des excès de sucre résiduels qu’une acidité en berne ne vient pas équilibrer, comme ce fut souvent le cas en 2008. Amateurs de rieslings droits et secs, passez votre chemin, surtout dans les grands crus. Passionnés par les gewurztraminers charpentés par l’acidité, restez sur 2008 ou attendez 2010. Et si vous aimez les muscats sur leur style frais et herbacé, 2009 n’est pas pour vous.

Un millésime qui a produit de très bons vins, parfois meilleurs qu’en 2007 et 2008

Si 2009 est parti pour avoir sur le papier tous les défauts du monde, il faut également rajouter les préjugés selon lesquels les vins moins vifs vieillissent mal (argument facilement démonté par la dégustation de magnifiques 59, 76, ou  83), ou qu’ils seraient moins gastronomiques. En me basant sur la grande dégustation réalisée depuis l’année dernière, il faut souligner des points positifs du millésime, applicables à quasiment tout le vignoble :

  • D’abord 2009 est un millésime sain, sans pourriture. Point d'arômes de champignon comme en 2006 voire en 2008, ni de traces liées à la grêle de 2007 autour de Sigolsheim.
  • Ensuite c’est un millésime très réussi et homogène pour un cépage précoce comme le pinot noir (qui n’a pas connu les blocages de maturité de 2003), qu’il soit vinifié en rosé, rouge, ou crémant rosé.
  • C’est également un millésime réussi et homogène pour le sylvaner, raisin tardif à peau épaisse qui a pu murir sans dessécher ou pourrir.
  • Enfin, c’est un millésime de bonne maturité générale et de rendement maîtrisé, le nombre de vins verts et dilués étant en forte baisse par rapport à 2007 et 2008.

2009 est également un millésime qui a réussit à quelques terroirs frais ou tardifs, ou qui ont particulièrement bien supportés le climat du millésime. Parmi les terroirs plutôt tardifs, on citera du Nord au Sud les grands crus Steinklotz, Altenberg de Bergbieten, Zotzenberg, Rosacker, Schoenenbourg, Froehn, Hengst, Saering, qui ont parfois produit des vins plus équilibrés en 2009 qu’en 2007-2008. Des terroirs souvent de profil marno-calcaire où le riesling peine à murir correctement, à moins de le récolter en vendange tardive.

Enfin, 2009 a produit des vins qui sortent de l’équilibre classique des vins d’Alsace, mais qui peuvent rester très équilibrés. Nombre de muscats particulièrement fruités sont moins verts que leurs homologues de 2008 ou 2007, à défaut d’en avoir la fraîcheur, et restent très apéritifs. Il y a aussi les pinots blancs et pinots gris récoltés sains et vinifiés presque secs qui ont donné des vins charpentés à l’équilibre qui rappelle les chardonnays de bourgogne, en particulier lorsqu’ils étaient vinifiés et élevés en barrique.

Les meilleures affaires sont rares, mais elles sont encore disponibles

Il y a donc de belles bouteilles pour l’amateur qui veut sortir de l’ordinaire, à condition de chercher un peu. Avec une combinaison de terroir et cépage adaptés au profil du millésime, quelques producteurs ont produit des vins magnifiques, qui n’ont rien à envier aux vins produits les autres millésimes. Ces cuvées se retrouvent sur le site oenoalsace.com, dans la section réservée aux abonnés ou simplement dans la rubrique « vin de la semaine » qui connait un succès grandissant.

Une fois de plus, vouloir résumer l’incroyable complexité du vignoble alsacien en une seule note par millésime est d’une trop grande simplicité, et comme dans les millésimes précédents, il y aura de très grands vins et d’autres plus moyens. Certains vins sont destinés à une consommation immédiate, d’autres seront de très grands vins de garde à réserver pour célébrer la naissance du petit dernier. A ce sujet, aux heureux parents d’un enfant né en 2009 (comme votre serviteur) je conseille vivement d’encaver des sylvaners issus des grands crus, avec ou sans l’AOC Alsace Grand Cru (Zotzenberg, Zinnkoepflé, Hatschbourg), mais aussi les gewurztraminers Grand Cru récoltés en vendange tardive ou sélection de grains nobles. Pour la très grande garde, on recherchera les terroirs les plus profonds, Kirchbegr de Barr, Mambourg ou Hengst : les meilleurs vins pourraient devenir l’équivalent du millésime 1959 au 21e siècle.

Thierry Meyer